Ce que révèle le cas de Terry Crews sur la culture du viol et les hommes

Lancé par la militante Tarana Burke en octobre 2017, le mouvement #MeToo (devenu #BalanceTonPorc en France ou encore #MoiAussi au Canada francophone) a permis à de nombreuses femmes de lever le voile du silence sur la culture du viol qui sévit dans chaque sphère de la société. Pourtant, à première vue, rien dans le nom du mouvement ou même dans les revendications de celui-ci ne laisse entendre qu'il s'agirait d'un mouvement exclusivement féminins...
Si les hommes semblaient êtres les principaux absents, bien que nombreux à se plaindre du fait que le débat sur les délits et crimes sexuels leur semble "gynocentré", un homme a profité de cette vague de dénonciation pour libérer sa parole. Cet homme est l'acteur Terry Crews, connu pour ses rôles dans Brooklyn Nine-Nine et The Expendables. En octobre dernier, l'acteur révèle dans une série de tweets que lors d'un évènement privée hollywoodien, l'agent Adam Venit lui agrippa les parties génitales devant son épouse et sans son consentement. "Cela n'a duré que quelques minutes, mais il me disait en m'attrapant les parties génitales que c'était lui qui avait le pouvoir, lui qui détenait le contrôle." Quelques mois après ses révélations, il décide de porter plainte contre Adam Venit et l'agence William Morris Endeavor (dans laquelle Adam travaille et dont Terry fut auparavant le client) qui sera finalement classée sans suite. Pour autant, Terry n'en démord pas et décide de saisir l'opportunité offerte par #MeToo et les nombreux soutiens dont il a pu bénéficier pour témoigner à nouveau devant le Congrès le 26 juin dernier, espérant pouvoir convaincre le Sénat d'améliorer le Sexual Assault Survivors' Bill of Rights, censé faciliter la prise de parole des victimes et la poursuite des délinquants et criminels sexuels.

Voir aussi : Terry Crews n’abdiquera pas face à l’homme qu’il accuse d’agression sexuelle (madmoizelle)
L'acteur Terry Crews explique au Congrès pourquoi il n'a pas repoussé l'homme qui l'a agressé sexuellement (Le Huffington Post)

Généralement au centre du débat sur les crimes et délits sexuels, le silence des victimes ou les dénonciations tardives de celles-ci étonnent et interrogent. Si, en théorie, l'aversion à l'encontre de toute forme de violence sexuelle semble être un fait générale, il est en réalité beaucoup plus difficile pour les victimes, en raison de la culture du viol, de faire reconnaître l'inhumanité des violences dont elles ont pu être affligées. Le cas des hommes victimes de violence sexuelle est d'autant plus spécifique qu'ils ne représentent qu'une minorité statistique, les violences sexuelles étant généralement commis par les hommes sur les femmes, et sont de ce fait souvent ignoré et invisibilisé. Aussi, les violences sexuelles sont généralement pensées à travers le seul prisme de la misogynie, ce qui ne permet pas d'analyser les mécanismes de ces violences dans les cas où les victimes seraient des hommes. Pourtant, la misogynie découle du système patriarcale qui assigne aussi aux hommes des normes de genre, et pourrait en grande partie expliquer ne serait-ce que le silence des victimes masculines.

Voir aussi : Insécurité et délinquance en 2017 : premier bilan statistique (télécharger le pdf suivant : "Une approche statistique du harcèlement sexuel à partir de l'enquête Virage")

Pourquoi les victimes masculines ne parlent pas

Jeune homme nu assis au bord de la mer (1836), Jean Hippolyte Flandrin
L'une des premières raisons que l'on pourrait penser pouvoir expliquer le silence des victimes masculines est le fait de ne pas pouvoir reconnaître un crime ou délit sexuel comme tel. Si cela peut sembler méprisant, il n'y a qu'à voir la réaction de la majorité des hommes lorsqu'une femme brise son silence. Lorsqu'elle emploie des mots comme "viol", "agression sexuelle" ou "harcèlement sexuel", beaucoup d'entre eux interviennent pour remettre en question cette appellation, l'a jugeant excessive pour une situation qu'ils ne considèrent pas comme étant un viol, une agression ou du harcèlement. De plus, nombreuses sont les femmes qui, dans certaines situations, parviennent difficilement à nommer ces actes. C'est par exemple le cas du viol conjugal, et plus généralement des viols ayant lieu dans le cadre du couple, qu'elles n'arrivent pas à percevoir et nommer comme étant un viol en vue de la nature de la relation qu'elles entretiennent avec leur agresseur. Par conséquent, s'il est déjà difficile pour une victime féminine de se rendre compte de la violence sexuelle qu'elle a pu subir et si la majorité des hommes sont incapables de le nommer chez les autres, comment pourraient-ils s'en rendre compte dans les cas où ils sont les victimes ? Le silence des victimes masculines est-il dû à une pression sociale ou juste à une méconnaissance des caractéristiques des violences sexuelles qui ne leur permettent pas de les reconnaître comme telles et les enfermeraient donc involontairement dans le silence ?
En vérité, il serait bien trop simpliste d'affirmer une telle chose. Ne pas pouvoir percevoir une violence sexuelle commis sur la personne d'autrui ne signifie en aucun cas qu'il est impossible de prendre conscience de cette violence chez soi. C'est même souvent le contraire. Pour autant, il est probable que certaines victimes masculines, comme ce peut être le cas des femmes, ne se rendent réellement pas compte qu'ils aient pu subir un viol, une agression sexuelle ou qu'ils sont victimes de harcèlement sexuel. Mais alors, qu'elles sont les autres raisons pour lesquelles les victimes masculines se taisent ?

Premièrement, fort est de constater que paradoxalement, l'une des raisons qui justifie le viol des femmes par les hommes est aussi responsable du silence de ceux-ci lorsqu'ils sont victimes de viol ou d'agression sexuelle. En effet, l'hypersexualisation  des hommes fait d'eux des êtres nécessairement lubriques, esclaves de leur libido. De ce fait, si d'un côté ils ne peuvent contrôler leurs pulsions (ce qui en fait de potentiels agresseurs), de l'autre, ils ne peuvent pas non plus ne pas consentir à un rapport sexuel. Cependant, il est important de préciser que le déni d'une absence de consentement chez l'homme ne vaut uniquement dans le cas où l'agresseur serait une femme au physique avantageux, c'est-à-dire, qui correspondrait aux normes sociales de beauté. Ainsi, les seuls cas où les hommes seraient indigner par rapport à un crime/délit sexuel subit par un homme seraient les cas où l'agresseur serait soit un autre homme (qui de plus est, homosexuel), soit une femme ne correspondant pas aux normes sociales de beauté.

La deuxième raison pour laquelle les victimes masculines se taisent est l'injonction viriliste d'une naturelle force physique masculine qui leur permettrait, dans ce type de situation, de posséder la force nécessaire les empêchant de subir un rapport sexuel pour lequel ils ne sont pas consentants, sinon, de pouvoir se faire justice eux-mêmes si l'abus sexuel a tout de même eu lieu. On en revient donc au fameux "pourquoi ne t'es-tu pas défendu ?" accusateur que les victimes doivent affronter à chaque fois qu'elles sortent du silence, encore plus accusateur pour les hommes puisqu'elle remet en cause  leur masculinité et ignore les circonstances qui peuvent empêcher une victime d'agir. Si la victime peut craindre des représailles dans le cas d'un abus perpétré par un supérieur hiérarchique, il me semble important de rappeler que la victime peut passer par une sidération.
"Devant le danger l'amygdale cérébrale s'active et la réaction émotionnelle automatique s'enclenche. Mais comme la victime est réduite au néant face au non-sens de la violence qui s'abat sur elle et à la volonté de destruction inexorable et incompréhensible de l'agresseur, la violence pénètre comme un raz de marée dans le psychisme et balaie toutes les représentations mentales [...]. L'activité corticale de la victime se paralyse, elle est en état de sidération. Le cortex sidéré est dans l'incapacité d'analyser la situation et d'y réagir de façon adaptée." - "La fabrique des psychotraumatismes" - Le livre noir des violences sexuelles, Dr Muriel Salmona
En somme, la sidération est un état de choc cérébral ayant lieu lorsque la victime se trouve submergée par la violence de l'acte qu'elle subit, qu'elle que soit sa nature. Elle peut avoir lieu lors d'un viol ou d'une agression sexuelle, et explique en grande partie l'inaction de la victime. Une victime masculine peut elle aussi se trouver en état de sidération lors d'un abus sexuel, pouvant durer quelques minutes à quelques heures, et dès lors, ne pas réagir.

Voir aussi : Dissociation traumatique (Mémoire traumatique et victimologie)
FOCUS - Violences sexuelles : la sidération psychique (Marinette)
FOCUS - La sidération : pour aller plus loin (Marinette - entretien avec Dr Muriel Salmona)
La sidération psychique : explication (Le Corps, La Maison, L'Esprit)

Enfin, la dernière raison pour laquelle les victimes masculines se taisent est dû à la perception sociale de la sexualité. La majorité des interactions entre individus sont pensées comme des rapports de force. Les relations entre hommes et femmes n'y échappent pas, et ce rapport de force hiérarchique qui place l'homme au dessus de la femme se reflète aussi dans leur intimité (si intimité il y a). Bien que la sexualité en soi n'ait rien de problématique, est purement naturelle et même nécessaire à la perpétuation de l'espèce (quand bien même la sexualité ne se résume pas à la pénétration vaginale, ni à la procréation), le rapport sexuel est pensé comme un rapport de force et une occasion pour l'homme d'exercer son pouvoir sur la femme. En effet, le rapport sexuel se pense de manière archaïque, opposant le pénétré et le pénétrant. Le pénétré est passif, c'est lui qui "subit" l'acte sexuel. Le pénétrant est l'actif, c'est lui qui "afflige" l'acte sexuel. Cette opposition est de fait lié à la position sociale de la femme, comme inférieur à l'homme, et se reflète aussi en partie dans le langage sexuel : c'est l'homme qui "baise" la femme et la femme qui "se fait baiser" par l'homme.

Voir aussi : Féminisme et religion
Quand la survie dépend de ton sexe
Être ou ne pas être pénétré (Le Monde)

"Les valeurs masculines découlent de ce qui pénètre l'autre" pour reprendre les propos de Julien Rochedy. Le viol étant un des moyens les plus violents d'exercer sa virilité, il est socialement honteux pour les victimes masculines de se retrouver dans une position sexuelle qui suggérerait qu'ils seraient les "passifs" du rapport sexuel.

Pour revenir sur la spécificité du cas de Terry Crews

Terry Crews ©GettyImages
L'agression de Terry Crews contient quelques spécificités non seulement masculines mais aussi raciales. D'abord historiquement, le viol était régulièrement pratiqué au temps de l'esclavage comme un des nombreux châtiment réservés aux esclaves (j'en parlais brièvement ici), majoritairement sur les femmes mais aussi sur les hommes par la pratique du buck breaking. Le buck breaking est un viol par sodomie effectué devant les autres esclaves (parfois contraints de violer, à leurs tours, l'esclave châtié) et sous les yeux de la famille de l'esclave s'il en avait une. Tout comme dans le cas des femmes esclaves, ce châtiment était une manière de lui rappeler son statut de propriété en le déshumanisant. La démonstration de force que représente les violences sexuelles ont donc aussi une dimension raciale, dont Terry Crews fut probablement victime, mais ceci n'explique pas ses mois de silence avant la vague #MeToo.

Voir aussi : Didier Fassin : «La volonté de blesser la masculinité de leur public est fréquente parmi les policiers» (Libération)

"J’ai vu de nombreux hommes noirs être provoqués, poussés à la violence. Ils ont été mis en prison ou ont été tués. Ils ne sont plus là."
D'après Terry Crews, sa condition raciale ne lui permettait pas de se faire justice lui même comme on lui aurait suggérer, en vue du traitement réservé aux hommes noirs recourant à la violence, même dans un cas de légitime défense. En effet, curieusement, alors que les caractéristiques liées à la virilité et la masculinité sont mises en avant et revendiquées par les hommes blancs de droite et/ou antiféministes se plaignant d'une dévirilisation des hommes, d'une crise sociale de la masculinité et d'une féminisation de la société, celles-ci sont craintes chez les hommes noirs. En opposition à une virilité masculine blanche saine et honorable, la virilité masculine noire est une virilité animale, sauvage, dangereuse et violente. Ces superpredators sont des êtres trop lubriques, trop violents, trop forts. C'est cette perception d'une virilité excessive inhérente aux hommes noirs qui ne leur permet pas de pouvoir prétendre à une position de victime, encore moins dans un cas de violence sexuelle.

Voir : Selon Thomas - épisode 1 (sketch par Thomas N'Gijol) 


Par conséquent, le silence des hommes victimes d'abus sexuels serait lié aux injonctions de normes de genre qui n'autorisent nullement les hommes à pouvoir prétendre à une quelconque forme de vulnérabilité, et plus encore chez les hommes racisés perçus comme des corps furieux (pour reprendre l'expression de Pierre Tevanian). Les violences sexuelles étant une forme d'exercice du pouvoir, pouvoir habituellement assigné à l'homme dans le contexte de la sexualité (que le rapport soit consentant ou non), il serait honteux pour un homme d'affirmer s'être retrouver dans une situation où le contrôle fut exercé par une autre personne.

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