Reflexion sur l'industrie du sexe : manipulation du système patriarcale et indépendance financière

juin 10, 2018
Cinderella Escorts.

Ce nom ne vous dit peut être rien, mais si je vous parle de Jasmine et de la modique somme de 1,2 millions d'euros, ça vous revient ? Toujours pas ? Pourtant, c'est sur la plateforme de Cinderella Escorts que Jasmine mit sa virginité aux enchères, virginité "obtenue" par un ancien banquier de Wall Street prêt à débourser une telle somme pour la chasteté de la jeune française âgée de 20 ans. Si l'initiative de Jasmine (qui n'a rien d'innovateur d'ailleurs !) fut beaucoup critiquée, elle fut aussi, étonnement (ou non), au nom du droit à disposer de son propre corps, saluée par une horde d'auto-proclamées féministes. En dehors du fait qu'il faudrait peut-être, avant d'encenser cette démarche, s'interroger sur le fondateur de Cinderella Escorts (Jan Zakobielski, un homme s'enrichissant donc sur la vente de virginité de jeune fille), il faudrait aussi revenir sur la propriété de soi, et plus généralement sur l'industrie du sexe.


L'industrie et le travail du sexe sont l'une des problématiques qui divisent le mouvement féministe. C'est d'ailleurs l'une des nombreuses raisons pour lesquelles il n'y a pas un féminisme singulier mais des féminismes pluriels. Ici donc, sur la question de l'industrie et du travail du sexe, s'opposent les féministes abolitionnistes aux féministes libérales [1]. Le débat tournant principalement autour de la prostitution, les abolitionnistes perçoivent cette activité comme une forme de violence contre le corps féminin. Elles revendiquent donc la pénalisation des personnes qui usent de ce système à leur avantage (proxénètes et clients). Les plus radicales d'entre elles souhaiteraient abolir ce système qui, s'il permet malgré tout à un certains nombre de femmes de maintenir une vie vaguement décente financièrement, n'avantage pas la condition féminine.

"La prostitution : qu'est ce que c'est ? C'est l'utilisation du corps d'une femme pour du sexe par un homme ; il donne de l'argent, il fait ce qu'il veut. Dès que vous vous éloignez de ce que c'est réellement, vous vous éloignez du monde de la prostitution pour passer au monde des idées. Vous vous sentirez mieux ; ce sera plus divertissant : il y a plein de choses à discuter, mais vous discuterez d'idées, pas de la prostitution. La prostitution n'est pas une idée." - Andrea Dworkin
Pour les féministes libérales, le problème de la prostitution ne se trouve pas dans l'existence en soi de la profession, mais dans la façon dont elle est pensée ainsi que son usage. Les féministes libérales revendiquent l'indépendance financière des femmes, acquise à travers une marchandisation consciente et voulue de leur propre corps ; ainsi que le consentement de celles-ci aux rapports sexuels qu'elles entretiennent avec leurs clients et la libre disposition de leur corps qu'elles choisissent ou non de louer au prix qu'elles souhaitent. De ce fait, elles s'opposent à une image infantilisante et paternaliste qui voudrait que les femmes ne puissent que subir leur condition de prostituée. Par extension, les féministes libérales défendent l'existence et la pratique de tout type de travail du sexe : pornographie, escorting, sexcam, etc. En bref, les féministes libérales affirment que le travail du sexe en soi n'est pas l'ennemi de la femme. Ce qui fait qu'il est tel, c'est le fait que ceux qui s'enrichissent grâce à l'industrie du sexe et ceux qui consomment les produits de cette même industrie sont majoritairement des hommes. Elles revendiquent donc une réappropriation féminine de l'industrie du sexe.

"Le monde économique aujourd'hui étant ce qu'il est, c'est-à-dire une guerre froide et impitoyable, interdire l'exercice de la prostitution dans un cadre légal adéquat, c'est interdire spécifiquement à la classe féminine de s'enrichir, de tirer profit de sa propre stigmatisation." - Virginie Despentes

S'enrichir sur l'oppression ?

Untitled, Alpha Channeling (2015)

Qu'elles soient camgirls, gogo-danseuses, modèles de charme, prostituées, sugar babies et j'en passe, le principe est le même : par disposition de son propre corps, elles entendent faire le choix conscient de "chosifier" et sexualiser leur propre image, de faire de leur corps et/ou de leur appareil génital un produit de consommation pour un gain financier. Elles choisissent comment elles se vendent, à qui elles louent leur corps, et qu'elles ce qu'elles acceptent de faire en tant que bien de consommation sexuel. Dans le cadre de la prostitution par exemple, elles mettent en place les tarifs qui leur semblent décents pour passer du temps avec elles. Dans le cadre du sexcam, elles ne font que ce qu'elles souhaitent faire, choisissent ceux qui peuvent avoir accès à leur show, et peuvent même bannir certains hommes. Le travail du sexe est, a priori, une disposition absolue de son corps.

Comme tout bien de consommation, surtout dans une société aussi consommatrice que la notre, c'est la loi de l'offre et de la demande qui fait tourner un business. Ce qui marche dans l'industrie du sexe, c'est la violence, le racisme et l'hétérosexualité (et surtout, les trois à la fois !). L'industrie du sexe fonctionne aussi bien, malgré une hyper-accessibilité de ses produits, parce qu'elle retranscrit des fantasmes sexistes, racistes et hétéro-centrés de la sexualité. Et si elle retranscrit ces fantasmes, c'est parce que ça plaît aux consommateurs. Vouloir décemment gagner sa vie dans l'industrie du sexe, c'est devoir se conformer à une image fétichisée de soi. C'est devoir s'assimiler à la demande du consommateur. Cela ne nous empêche pas de nous en tenir uniquement à ce que l'on souhaite faire ou à l'image de soi que l'on souhaite louer, mais cela se fait non sans risque de ne pas se démarquer dans un univers rude en terme de compétitivité. Autrement dit, si vous ne faites pas ce que la majorité apprécie, quelqu'un d'autre le fera dans tous les cas, alors à quoi bon prendre la peine de s'attarder sur vous ? Cela me fait notamment penser à la jeune Kylie Page (de son vrai nom, Bonnie Kinz) dans l'épisode 3 "Owning It" (en français : "Il faut contrôler son propre contenu") de la série documentaire Hot Girls Wanted : Turned On qui à son arrivée chez Matrix Models refusait catégoriquement d'avoir des relations sexuelles avec des hommes, étant traumatisée par des expériences sexuelles passées. Elle finira un peu plus loin dans l'épisode par avouer avoir céder. Même si elle affirme ne pas avoir été contrainte, il est fort possible qu'elle se soit inconsciemment sentie obligée de se plier à la demande.


La chosification de soi en dépit de son humanité

Hot Girls Wanted : Turned On, episode 4 "Money Shot" (2017)

En dehors des problématiques qui touchent spécifiquement l'industrie telle quelle, il y a le problème du corps féminin et la glorification de sa "chosification conscientisée". Pour le dire plus simplement : admettre comme positif, voire progressif, le fait que des femmes puissent sciemment choisir de devenir des objets sexuels. C'est souvent sur cette position, auxquelles elles s'opposent, que les abolitionnistes sont vivement critiquées et assimilées injustement et de manière caricaturale aux conservateurs prohibitionnistes. Les abolitionnistes s'opposent spécifiquement à la chosification du corps féminin, et non à sa désacralisation, ce qui les démarque significativement des conservateurs prohibitionnistes. Ce qui dérange les abolitionnistes, ce n'est pas la sexualité féminine en soi, c'est le fait que celle-ci deviennent un bien de consommation. Certaines féministes libérales, notamment celles qui appartiennent à l'industrie parlent aussi de sidération, du fait que lorsqu'elles deviennent un objet de plaisir pour l'autre, elles "sortent" d'elle-même, de leur propre corps. Néanmoins, le fait de devoir sortir de soi pour devenir un objet sans anima afin de pratiquer à bien un tel métier révèle ce qu'il y a de problématique dans la pratique même du travail sexuel : la travailleuse du sexe en tant que personne ne compte pas et n'existe pas, que ce soit pour le client, le proxénète et encore pour elle-même. La seule chose qui compte dans le travail du sexe, en dehors de la rémunération de la travailleuse, c'est la satisfaction du client. Or, disposer de son propre corps n'est pas un prétexte pour le maltraiter symboliquement.

De plus, l'industrie du sexe n'a un apport financier uniquement à l'échelle individuelle, mais ne semble pas apporter grand chose d'un point de vue global et social. Comme son nom l'indique, l'industrie du sexe est... une industrie. Les produits que cette industrie offre sont des biens de consommations ayant pour unique but de soulager ou stimuler la libido. L'industrie du sexe répond à un besoin qui n'en est pas un à l'origine (comme la majorité des bien de consommation dans une société capitaliste) en fournissant un plaisir simple, primitif et temporaire. En soi, le travail du sexe n'a de valeur et d'utilité seulement dans une société d’hyper-consommation et d’hyper-sexualisation, qui consomme du sexe comme n'importe quel produit. Le travail du sexe permet à des femmes en situation de (grande) précarité (ou non) d'avoir une meilleure condition financière, en usant du système sexiste et raciste à leur avantage. Cependant, pour user d'un système à son avantage, il faut que celui-ci soit, qu'il existe. Les fantasmes de l'ebony, de la beurette, de la BBC et des grosses poitrines rondes et figées ; et la croyance à une disposition du corps féminin comme objet de désir et propriété de l'homme, c'est ce qui fait tourné l'industrie du sexe. Et même si on choisit d'être l'ebony, la beurette, la BBC, la grosse poitrine rondes et figées ; si on choisit de devenir un objet louable l'espace d'un instant, d'une nuit ou d'un show par webcam, on profite quand même à notre échelle, c'est-à-dire à une échelle individuelle, d'un système qui, à l'échelle sociale, écrase la grande majorité.

Le féminisme n'est ni libérale, ni capitaliste et encore moins une sorte de développement personnel (au sens néo-libéral). C'est un mouvement qui pense la condition des féminine et tend à affranchir les femmes des conditions désavantageuses auxquelles ces sociétés les soumettent en détruisant toutes les normes qui leur sont assignées. Le féminisme ne doit pas devenir ce qu'il méprise, c'est-à-dire, une analyse personnelle et individuelle des faits sociaux.


Un problème beaucoup plus complexe qu'il en a l'air


Girl Not Included©Details Magazine

Enfin, après avoir analyser l'industrie et le travail du sexe à travers le seul prisme du débat enflammé des féministes et surtout à travers le seul corps de la femme, il me semble important de préciser que cette question ne concernent pas que les féministes, les femmes et encore moins seulement les travailleuses qui s'y épanouissent. Ça concerne celles qui n'ont pas d'autres options de revenus financiers. Bien qu'on essaye d'en faire un outil émancipateur à grande échelle, la prostitution reste historiquement un moyen de survie utilisé par un groupe de femmes souffrant de grande précarité, et ceci ne doit jamais être occulté. Le travail du sexe est donc aussi et surtout un problème d'inégalité financière. Ça concerne aussi les hommes, et comme par travailleuses du sexe on entend aussi gogo-danseuse/strip-teaseuse ou actrice porno, ça concerne aussi les gogo-danseurs/strip-teaseurs ou acteurs pornos dont la situation peut être aussi analysée à travers le prisme du sexisme et de l'injonction à l’hyper-virilité, ainsi qu'à travers le prisme du racisme et du fétichisme dans les cas des travailleurs du sexe racisés. Ça concerne aussi les LGBT, et la représentation de leurs corps et de leur sexualité dans la pornographie ou encore leur précarité qui les poussent à se prostituer. Par extension, l'industrie du sexe, dans son ensemble, concerne aussi toutes les personnes qui s'enrichissent grâce à ça, soit les proxénètes, mais aussi les trafiquants sexuels [2].

Voir aussi : « Si le sexe est un travail, alors la pauvreté est nécessaire. » (Ressources Prostitution)

Pour conclure, qu'en est-il de l'industrie et du travail du sexe ? Faut-il abolir la prostitution et toutes formes de commerce sexuel ? Faut-il le légaliser et offrir un cadre qui permettra aux métiers du travail du sexe d'être considérés comme des professions à part entière, avec leurs spécificités ? Impossible de donner une réponse aussi radicale à un problème aussi complexe. Le travail du sexe bénéficie financièrement aux femmes. Réprimander ces pratiques, c'est s'attaquer à ce qui représente pour beaucoup leur unique source de revenus. De plus, dans le cas spécifique de la pornographie, de nombreuses militantes s'engagent à réaliser et produire un contenu éthique. Cependant, d'un point de vue global et sur la durée, la perpétuation du travail sexuel ne facilitera pas la tâche de la lutte féministe dans la "dé-chosification" du corps féminin. Éthique ou non, tant qu'il existera un contexte dans lequel la chosification de la femme sera tolérée, on ne peut prétendre à une considération absolue de celle-ci en tant qu'être humain.
On ne peut donc pas répondre de manière aussi simpliste que "pour" ou "contre" à la question du travail du sexe et de son industrie.

Voir aussi : « Nos amies « pro sexe » et leur soi-disant « porno féministe » (Ressources Prostitution)

[1] Dans cet article, celles que l'on appelle plus communément "pro-sexe" seront appelées les féministes libérales car, à mon sens, réserver l'appellation de "pro-sexe" à celles qui encouragent la marchandisation du corps féminin est trompeur : cela sous-entend que les abolitionnistes seraient "non pro-sexe", donc puritaines, ce qui n'est pas le cas.

[2] À mon sens, le travail du sexe concerne à grande échelle absolument tout ceux qui en profitent financièrement. Ce qui signifie qu'il ne concerne pas seulement celles et ceux qui pratiquent, mais aussi ceux qui exploitent. Les trafiquants sexuels sont donc en partie concernés.

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