Reflexion sur la maternité : nouvelle perspective d'analyse de la question maternelle

mai 15, 2018
En mars dernier, la chaîne ARTE diffusait un documentaire sur la nouvelle vague de militant pro-grossesse forcée, qui prend à nouveau de plus en plus d'ampleur en Europe comme on peut le voir en Pologne avec le projet de réforme de la loi sur l'IVG qui tend à réduire les conditions de possibilité d'accès à l'avortement, ou avec la Hongrie qui a fait passer dans sa Constitution une loi visant à protéger le fœtus au moment même de sa conception. L'un des arguments novateurs de ces nouveaux anti-IVG semble flirter avec le fantasme de l'extrême-droite sur la question du "génocide blanc" et la phobie injustifiée du "Grand Remplacement"... les femmes blanches ne feraient pas assez d'enfants et avec l'immigration de masse, cela conduirait à une disparition progressive de la race blanche. La maternité serait donc aussi un enjeu raciale.

À vrai dire, l'enjeu raciale dans le rapport à la maternité n'est pas une perspective innovatrice. Historiquement, la façon dont est abordé la question de la maternité diverge en fonction de l'ethnicité. Si aujourd'hui, l'illégitime lutte anti-IVG en Europe va de pair avec l'idéologie fasciste de la suprématie blanche, qu'en est-il du passé et des autres femmes, et plus précisément, des femmes noires ?

La maternité dans le contexte de l'esclavage

Yo Mama's Pieta, Renée Cox (1996)
Dans le contexte de l'esclavage, la question de la maternité évolua d'un désintérêt complet, voir d'une quasi répression à un enjeu économique. Comme nous l'apprends Angela Davis dans son essai Femmes, race et classe, les esclavagistes qui avaient à l'origine la possibilité de s'approvisionner sur les marchés d'esclaves afin de se procurer une main d'oeuvre gratuite, se virent dépossédés de ce privilège avec l'abolition du commerce d'esclave. Il fallait donc trouver une solution alternative. C'est à ce moment précis que le regard sur la procréation des esclaves changea radicalement. S'ils ne pouvaient plus en acheter, ils pouvaient en faire "fabriquer". La valeur des femmes esclaves commença à se mesurer à leur capacité de tomber enceinte, souvent et rapidement, afin de "produire" le plus d'esclaves possible. Il est donc difficile ici de parler de maternité au sens strict. Les femmes esclaves n'avaient pas le statut de mère, mais celui de génitrice. L'enfant, dès sa conception, appartenait au maître.

C'est en connaissance de ce destin tragique que certaines esclaves se sont résolues à commettre l’irréparable. Le cas le plus connu est celui de l'esclave Margaret Garner. Après une tentative de fuite avec sa fille vers l'Ohio, elle finira par être rattrapée par les forces de l'ordre. Sachant qu'en vertu du Fugitive Slave Act, elle serait remise à son propriétaire avec sa fille, Margaret préféra tuer sa propre fille plutôt que de se résigner à la voir redevenir esclave.

La répression de la maternité

Women with Dead Child, Käthe Kollwitz (1903)
S'il fut une époque où la fécondité de la femme noire avait une importance économique, aujourd'hui, elle est devenu un problème. Pour commencer, le contexte a changé : comme mentionnée précédemment, la procréation chez les femmes noires était encouragée dans le contexte de l'abolition de la traite négrière qui nécessita de trouver une alternative afin que les maîtres esclavagistes puissent continuer à posséder une main d'oeuvre gratuite. Avec l'abolition de l'esclavage, la question de la procréation chez les femmes noires devient à nouveau problématique. C'est ainsi qu'on observe un renversement de la valeur que constituait la maternité chez les femmes noires. Alors que dans le contexte de l'esclavage, suite à l'abolition de la traite, la capacité des femmes noires à enfanter participait activement et positivement à la réussite économique du maître ; aujourd'hui, cela constitue la source même des problèmes économiques d'une nation. Remis au goût du jour par Emmanuel Macron, le problème de la procréation chez les femmes noires, qui provoque par extension un problème de surpopulation, suppose que la cause de l'instabilité économique est dû au nombre d'enfant que compte une famille : "Quand des pays ont encore sept à huit enfants par femme, vous pouvez décider de dépenser des milliards d’euros, vous ne stabiliserez rien." En somme, si un État ne peut subvenir aux besoins de sa population, c'est parce que celle-ci s’accroît trop. La solution serait donc de réguler la fécondité.

Voir aussi : Faut-il vraiment limiter la population mondiale pour sauver la planète ? (Bast Mag)
Hervé Le Bras sur France Culture
Beaucoup ont instinctivement le réflexe de penser à la Chine et à sa politique de l'enfant unique mise en oeuvre de 1979 jusqu'à 2015 qui eut des conséquences désastreuses (stérilisations et avortements forcés, avortements sélectifs provoquant un déséquilibre garçons-filles, les "enfants noirs", traite d'êtres humains), mais le contrôle des naissances a déjà été exercé par la France, notamment en Réunion, pour résoudre les problématiques de surpopulation des départements d'outre-mer. Dans son ouvrage Le ventre des femmes. Capitalisme, racialisation, féminisme (2017), Françoise Vergès souligne le paradoxe du discours politique français sur la question de l'avortement. Alors que l'IVG est interdite en France métropolitaine à cette époque, des avortements et stérilisations forcés seront perpétrés au même moment dans les DOM, à l'insu des femmes antillaises entre 1960 et 1980. Et la mainmise du gouvernement française sur la maternité des femmes antillaises s'étend jusqu'au contrôle des familles. C'est ainsi qu'entre 1963 et 1982, le gouvernement français organise l'enlèvement de près de 2 150 enfants réunionnais afin de combler le vide démographique de départements métropolitains et de solutionner le problème de la surpopulation des DOM.



Sans oublier l'extrême-droite française qui perçoit la fécondité des femmes noires (et arabes) comme une stratégie économique, le but étant de faire le plus d'enfants  afin de bénéficier du plus grand nombre d'aide financière de l'Etat (allocation familiale, etc), l'Histoire de la maternité chez les femmes noires, son contrôle et sa perception, démontre que la question de la maternité ne peut être analyser seulement à travers la question du genre et du sexisme. La question raciale offre un nouvel angle d’interprétation qui permet d'appréhender la maternité autrement que comme une forme d'essentialisation de la nature féminine.

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