Quand la survie dépend de ton sexe

mars 14, 2018
Le 19 février dernier, Le Monde publie une enquête sur ces vidéos dangereuses qui circulent sur Youtube dans lesquelles des femmes affirment pouvoir aider d'autres femmes à retrouver une certaine tonicité vaginale, sans passer par des opérations chirurgicales telle que la vaginoplastie, mais à l'aide d'étranges mixtures qui permettent de resserrer le vagin. 

Extrait du tuto pour resserrer son vagin de Cameroun DIVA
Si la démarche est complètement inconsciente, il faut d'abord essayer de comprendre pourquoi des femmes cherchent à resserrer leur vagin et à redevenir vierge...

Étonnement, le fait de vouloir resserrer son vagin est dû à la primauté du plaisir masculin. La musculation du vagin est naturellement ferme, assez ferme pour retrouver sa forme initiale peu importe le nombre de rapport sexuel. Toutefois, au fil du temps, le vagin peut légèrement perdre en tonicité pour diverses raisons (grossesses, ménopause). Cela n'en fait pas pour autant un trou béant, mais la sensation durant le rapport sexuel peut potentiellement être légèrement différente. Cette sensation peut se transformer en complexe chez les femmes qui peuvent avoir l'impression de ne plus être désirable pour leurs partenaires, et de potentiellement le perdre ou subir une/des infidélité(s).

Extrait de l'article Resserrer son vagin : comment faire ? ©Feedagora

Quand on pense aux mutilations génitales, la première chose qui nous vient légitimement en tête est l'excision. Pourtant, on pourrait considérer que toutes modifications de l'apparence de l'appareil génitale féminin dans un autre but que médical et surtout dans une perspective de plaisir masculin ou d'injonction sexiste est une mutilation, au sens où il s'agit d'une violence perpétrée à l'encontre de sa propre anatomie pour des raisons absolument illégitimes. Resserrer son vagin naturellement ou par le biais d'une vaginoplastie vaut autant qu'une excision (symboliquement et en terme de danger sanitaire dans le cas de vaginoplastie home-made, mais le traumatisme et la violence de l'acte ne sont évidemment pas à considérer sur un même pied d'égalité).

Voir aussi : Chirurgie esthétique : la quête du « vagin parfait » (VICE)

Et si certaines tentent de rajeunir leur vagin pour le plaisir de leur partenaire, d'autres, au nom de l'injonction à la pureté décide de recouvrer une virginité factice en ayant recours à l'hyménoplastie.

Hyménoplastie : quand le survie d'une femme dépend de son hymen

The Diversity of Nature, Jacqueline Secor

Dans le sixième chapitre du livre Féministes du monde arabe de Charlotte Bienaimé sur l'importance d'une révolution sexuelle, les militantes interrogées par la documentariste évoque la relation qu'elles entretiennent avec leur corps, le regard que les sociétés maghrébines posent sur celui-ci et les injonctions auxquelles elles sont soumises. "Il ne faut pas se voiler la face ni se faire des idées. Une femme qui vit sa liberté sexuelle en Tunisie, elle est considérée comme une putain, et pas seulement par les islamistes, c'est pour tout le monde." affirme Amal, poétesse féministe tunisienne. Paradoxalement, bien que la police des mœurs justifie la pression spécifiquement exercée sur les femmes quant à la préservation de leur virginité par un verset coranique, ce même verset sur lequel il se base ne fait absolument aucune distinction de genre sur cette règle : "Ceux qui ne trouvent pas à se marier rechercheront la continence jusqu'à ce que Dieu les enrichisse par sa faveur." - Sourate 24, verset 33. La préservation de la virginité concerne donc tous les musulmans, sans distinction de genre. Et si le sociologue marocain Abdessamad Dialmy observe que "l'interdiction est violée par les pratiques sociales, qui sont libéralisées" autrement dit, que les populations se soumettent en réalité de moins en moins à ces injonctions, Shereen El Feki remarque cependant que "encore enfant, la fille comprend que son être féminin et social repose sur l'intégrité de son hymen [...] qui décide de sa vie future ainsi que de l'équilibre et de la position sociale de la famille. [...] la virginité féminine [...] reste la question centrale." Ainsi donc, toute la valeur d'une femme, en dépit des réalités sociales, repose sur son sexe, immaculé.

Cette pression pousse les femmes maghrébines à recourir à une opération de chirurgie intime : l'hyménoplastie. L'hyménoplastie, pratiquée par un gynécologue ou un chirurgien, consiste à reconstituer l'hymen rompu. Parmi les témoignages recueillis par Charlotte Bienaimé, on a celui d'Atiqa, rapportant l’expérience d'une de ses amies : "Elle n'en pouvait tellement plus qu'elle m'a dit : "Là, j'ai envie de faire une hyménoplastie et ensuite un certificat de virginité pour lui jeter à la figure [ici, l'amie d'Atiqa parle de sa mère qui l'a harcelait depuis des semaines soupçonnant celle-ci de ne plus être vierge. Elle l'a menaçait de lui faire subir un test médical afin d'en montrer la preuve à son père]. Eh ben, on est allées faire l'hyménoplastie ensemble." Atiqa accompagne régulièrement certaines de ses copines, à contre cœur, chez le médecin afin d'avoir recours à cette opération. "C'est dramatique ce qu'ils nous poussent à faire" raconte-t-elle, enragée, "C'est de l'auto-flagellation." Cependant, elle comprend bien que pour les concernées, il s'agit presque quasiment d'une question de vie ou de mort. En effet, il est assez commun pour un homme de demander une attestation médicale de virginité à sa fiancée, sans quoi, le mariage est annulé, et la honte abattue sur l'ensemble de la famille qui aura échoué à préserver la pureté de l'ex future mariée. Atiqa dénonce l'absurdité et l'hypocrisie de cette exigence : "La majorité des hommes que j'ai connus ont tous eu une sexualité et puis, il te dit : "Mais moi j'épouserai une vierge !" Ça n'a aucun sens."

Dans un article pour Le Monde, des gynécologues reviennent sur cette tendance, présente ici aussi, en France. D'origine et de culture diverses, les futures mariées, tout en préservant leur anonymat par honte, s'assurent d'avoir recours à l'hyménoplastie peu avant le mariage (et donc la nuit de noce) afin de conserver la fraîcheur de la cicatrice et pouvoir saigner lors du rapport sexuel, ce qui constituera une "preuve incontestable" de virginité aux yeux de leur époux.

Problématiques et conséquences

Fellow Being Radiated by Babe's Orgasm, Alpha Channeling

La perpétuation de ces injonctions démontre un premier problème présent dans les mentalités : le mythe de la virginité. Une des caractéristiques du mythe de la virginité se trouve dans ce qu'on se représente comme preuve de celle-ci. Comme on le voit avec l'hyménoplastie et les circonstances dans lesquelles celle-ci est effectuée, la virginité semble tourner principalement autour de l'appareil génitale féminin, plus précisément, autour d'un petit tissu couvrant partiellement l'ouverture du vagin : l'hymen. La présence de l'hymen et le saignement dû à la rupture de celui-ci durant la pénétration seraient une preuve de virginité. Ceci s'avère être faux. Du moins, en faire une base incontestable de virginité est faux pour plusieurs raisons : la diversité de l'hymen (plus ou moins épais/fragile, etc), l'absence de celui-ci (certaines filles naissent sans hymen), l'absence de saignement (toutes les filles en possession de leur hymen lors de leur premier rapport ne saignent pas forcément), la rupture parfois difficile de l'hymen (l'hymen peut ne pas se rompre durant le premier rapport, ou être seulement partiellement déchiré, et se rompre définitivement que plus tard). De plus, il démontre une appréhension de la virginité totalement gynocentrée : en effet, il n'y a aucun moyen physiologique, même aussi erronée que la présence de l'hymen, pour prouver qu'un homme est vierge. La perte de la virginité est pensée selon un acte que l'on subit et non pas que l'on afflige : c'est la pénétrée qui est déviergée, et le pénétrant qui dévierge. Le pénétrant est donc imputé de toutes injonctions à la virginité, puisque c'est lui qui a le pouvoir d'en destituer autrui.

De plus, la conservation du mythe de la virginité dans l'imaginaire collectif n'a pas uniquement des conséquences sociales, mais aussi des conséquences individuelles, touchant directement les premières et uniques concernées : les femmes. Le vaginisme est l'une des conséquences du mythe de la virginité et des injonctions qu'elle perpétue dans une société donnée. Le vaginisme est une "contraction douloureuse et spasmodique des muscles qui entoure le vagin". Il s'agit d'une "action réflexe, involontaire et incontrôlable" qui "empêche de façon persistante toute pénétration vaginale désirée, même par un doigt ou un tampon hygiénique". Le vaginisme se traduit donc par une forme de "crainte", incontrôlée, ayant souvent une origine psychologique, provoquant ce phénomène physiologique de bloquer l'accès au vagin et tout (parfois uniquement certains) actes de pénétration, de quelque nature qu'il soit. Elle peut avoir plusieurs origines (abus, viol, agression sexuelle ou leur tentative, peur/phobie de tomber enceinte, accouchement, etc), dont une éducation sexuelle sévère par laquelle la sexualité est tant diabolisée que le fait de passer à l'acte, même dans des circonstances socialement acceptées (soit, préservation de la virginité jusqu'à la nuit de noce) est quasi impossible pour certaines femmes.


L'injonction à la virginité pèse sur les femmes, les contraints, les étouffes, et réduit leur valeur à leur sexe. Le mythe injustifié de la virginité continue de les enchaîner, esclaves de leur corps, dont les hommes sont les propriétaires. Résultat ? Trop peu de connaissance sur leur propre sexualité, sur le fonctionnement, la composition, l'apparence de leur appareil génital qu'elle n'ose à peine regarder ou toucher, dégoutées par celui-ci.

"Toute liberté, y compris la liberté sexuelle, commence par un droit absolu à son propre corps." - Andrea Dworkin

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