Vos mères, vos sœurs, vos épouses, vos filles... ces êtres humains.

"Ces femmes sont nos mères, ces femmes sont nos filles, nos sœurs, nos amies. Elle ne nous sont pas étrangères." - Mustapha Laabid

Le champ de respectabilité de la femme chez l'homme semble réduit au cercle familial, et s'étend au mieux au cercle amicale (l'amie ayant dans la majorité des cas le rôle de "petite sœur"... on en revient donc à la famille). En tout cas, c'est ce qu'illustre souvent leurs discours. Nos mères, nos sœurs, nos femmes, nos filles. Quand il est question de prôner le respect et la dignité de la femme, l'homme lui donne un rôle, une fonction honorable à ses yeux. Pour humaniser la femme et se prendre d'empathie pour elle, il faut la familiariser au sens littéral du terme : il faut que l'homme puisse se la représenter par rapport à lui, afin de lui accorder une valeur affective et émotionnelle, et enfin pouvoir comprendre (voire ressentir) sa douleur, et s'indigner sur la cause de celle-ci.
Néanmoins, ce prisme de considération est à double tranchant. Autant, il adoucie les mœurs, autant il accentue le paternalisme masculin. Ainsi donc, si l'homme peut se prendre d'empathie avec une vieille dame qu'il se représente comme sa mère, une fille assez jeune pour qu'elle puisse être sa sœur ou sa fille, ou encore une femme qu'il aurait bien pu séduire, cette valeur peut aussi justifier une certaine forme de violence et dégoût à l'égard de certaines femmes.

"Couvrez ce sein que je ne saurais voir." - La Tartuffe, Molière

Le prisme de considération à travers lequel l'homme valorise la femme et qui produit en lui un élan de solidarité est le même prisme par lequel il justifie l'appropriation du corps féminin, de ses faits et gestes et de sa pensée. En effet, c'est surtout parce qu'elles sont leurs mères, leurs sœurs, leurs épouses et leurs filles, que les femmes (ne) doivent (pas) agir d'une certaine manière.

Pour comprendre au mieux la complexité et la variabilité de ce prisme de considération masculine, prenons l'exemple de la secrétaire. On sait qu'avec la féminisation du travail de nombreux postes dans le secteur tertiaire se sont vus occupés par des femmes, mais la féminisation s'accompagne tristement d'une dévalorisation. Le métier de secrétaire ne s'en trouve pas épargné. De plus, la position de la secrétaire n'est pas anodine : son métier consiste à être directement au service du patron, au sens où il n'existe aucun groupe d'individu qui puisse servir d’intermédiaire, la secrétaire subit directement le rapport de force.

Néanmoins, ce rapport de force se traduit différemment selon la manière dont le patron va se représenter celle-ci.

La secrétaire comme symbole érotique


Résultats de recherche "secrétaire" via Google Image

Il s'agit de l'image la plus classique de la secrétaire que ce soit dans l'imaginaire collectif, ou la culture populaire de manière générale. La secrétaire, au même titre que l'infirmière ou l'hôtesse de l'air, est un fantasme. Pourquoi ? Encore une fois, c'est la subordination direct de celle-ci au patron qui est à l'origine de ce fantasme.
Extrait de l'article Pourquoi les secrétaires font fantasmer les hommes ? sur secretaire-inc.com

C'est la dimension d'exclusivité, caractérisée par le principe même du métier de secrétaire qui consiste à être au service du patron, qui fait fantasmer les hommes. La secrétaire appartient à son patron et dépend de lui : d'une part, son métier tourne principalement autour de lui et de ses activités, d'autre part son propre salaire et sa condition financière de manière générale dépendent de lui (c'est lui qui a le pouvoir de la virer, de l'augmenter, etc). En bref, le métier de secrétaire, tel qu'il est idéalisé par les hommes, tourne autour du bien-être de son supérieur qu'elle se doit de satisfaire. Cette interprétation masculine de la relation que le patron entretien avec sa secrétaire est une forme de transposition de la figure de l'épouse sur celle-ci : elle est intime, exclusive, et monogame (du côté de la secrétaire). De plus, le rôle de celle-ci ne s'arrête pas à leur relation, mais aussi à sa relation aux autres : tout comme dans la famille classique où l'épouse se charge de la vie sociale, la secrétaire sera amenée à veiller à véhiculer une image positive de celui-ci à travers ses interactions avec les autres. Elle doit savoir et pouvoir vendre son patron-époux aux autres, le vanter. Elle participe implicitement à l’élévation sociale de celui-ci, mais n'y gagne absolument rien en retour. Son épanouissement personnel dépend du succès du patron, auquel elle contribue, sans en tirer de réel profit.

Cette hyper-sexualisation de la profession a évidemment des conséquences sur les femmes exerçants ce métier. La plus commune des conséquences est, malheureusement, le harcèlement sexuel lié de fait à cette dimension d'exclusivité et d'appartenance qui fait comprendre au patron qu'il a des droits sur le corps de celle-ci, comme si celui-ci transposait le devoir conjugale à leur relation, convaincu qu'elle lui doit du sexe. De manière générale, l'hyper-sexualisation de la secrétaire est globale, sociale. La profession est toujours illustrée à travers l'image d'une jeune femme (presque quasi toujours blanche), séductrice, parfois dans un but opportuniste (séduire, voire, coucher avec son patron pour bénéficier d'un traitement privilégié), qui constitue une menace pour le couple du patron de part leur proximité et l'ambiguïté de leur relation ; ou a contrario, la secrétaire peut être perçue comme une femme naïve, peu intelligente et facilement manipulable, au service de son patron. Dans les deux cas, la relation est toujours sexualisée.


La secrétaire comme figure maternelle

Susan Shalhoub Larkin dans le rôle de Florence (assistance de Jim Hopper joué par David Harbour) dans Stranger Things

Une image beaucoup moins véhiculée, mais présente dans la culture populaire est celle de la secrétaire comme figure maternelle. Les caractéristiques du métier restent les mêmes, le rapport de subordination est toujours présent, mais beaucoup plus complexe.

En effet, de part sa profession, la position de la secrétaire reste inférieure à celle du patron. Elle est toujours à son service. Néanmoins, la relation est caractérisée par une bienveillance a priori désintéressée, au sens où le patron n'attend pas de forme d'exclusivité ou de service sexuelle de la part de celle-ci en comparaison à la secrétaire érotique. La figure de la secrétaire maternelle semble être, malgré sa position désavantageuse, une figure positive. Il s'agit souvent d'une femme âgée, reconnue pour sa fidélité (vis à vis de l'entreprise, de l'organisation ou de l'institution au sein de laquelle elle travaille) et son ancienneté. De plus, elle n'est pas soumise à une relation exclusive et monogame avec son patron : au contraire, en tant que figure maternelle, elle veille sur l'ensemble de l'organisation, soit le patron et ses employés... Finalement, bien que cette identification de la secrétaire comme étant la mère de l'équipe inspire respect et bienveillance, il est important de remarquer que son champ d'action ne tourne plus autour d'une seule personne mais d'un groupe : elle veille sur le globale (l'équipe dans son ensemble) autant que sur l'individuel (chaque individu de l'équipe). Conséquence de cela ? La charge mentale.

Extrait de la bande dessinée Fallait demander par Emma

"Travail de gestion, d'organisation et de planification qui est à la fois intangible, incontournable et constant, et qui a pour objectifs la satisfaction des besoins de chacun et la bonne marche de la résidence." - Nicole Brais via L'Express


Comme dans le foyer d'un couple hétérosexuel classique, la secrétaire maternelle se charge de : tout. Théoriquement, ce n'est pas totalement le cas en vue de son métier. Elle ne reste qu'une secrétaire. Dans les faits, c'est le cerveau de l'équipe : elle pense/organise les rendez-vous et réunions, elle se charge de les leur rappeler, etc. En bref, elle s'occupe du bon fonctionnement de l'équipe et de la bonne organisation de celle-ci, ce qui peut totalement la submerger. Et comme dans n'importe quel foyer classique, les autres membres (patron et autres employés), en dépit de l'affection qu'ils peuvent avoir pour elle, ne se posent pas (ou alors très rarement) la question de son bien-être et de sa santé, comme si la surcharge de travail dont elle a la responsabilité était une évidence.


L'exemple des deux types traitement dont bénéficie la secrétaire illustre parfaitement l'illusion du respect masculin, qui dépend de la valeur que l'homme projette sur une femme, valeur elle-même restreinte au lien fictif de nature affective et/ou sexuelle qu'elle [la femme] peut tisser avec lui (autrement dit, au rôle qu'elle peut avoir par rapport à lui, soit, celui de la mère, de la sœur, de l’épouse ou de la fille). Appartenir à l'espèce humaine ne semble pas être suffisant pour bénéficier d'un traitement décent. À vrai dire, le rôle familiale que l'on peut entretenir avec les hommes aussi, est insuffisant...

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