Le phallus comme arme de destruction massive.

décembre 05, 2017
Aujourd'hui nous sommes le 5 décembre 2017, et cela fait maintenant 4 ans que la principale figure de la lutte contre l'apartheid nous a quitté : Nelson Mandela dit Madiba.

Street Art par ©Zabou
Si Nelson Mandela est aussi adulé, ce n'est pas seulement parce qu'il a enduré une vingtaine d'années en prison, refusant de se soumettre à ces ennemis. Ce n'est pas seulement parce qu'il a lutté contre le système politique raciste qui sévissait dans son pays. Nelson Mandela n'était pas un homme politique noir-africain comme les autres. Il s'est entouré de personne comme Edwin Cameron ou encore Simon Nkoli. La particularité de ces deux militants ? Leur homosexualité. Ces hommes, soutenant la volonté de Madiba d'inclure dans la Constitution sud-africaine l'interdiction des discriminations liées à l'orientation sexuelle, étaient victimes d'une double oppression : opprimés parce qu'ils sont noirs, opprimés parce qu'ils sont gays.

Mais en 2002, soit 10 ans après l'adoption de cette Constitution, l'Afrique du Sud autorise les couples gays à adopter. Quatres ans après, elle devient le premier et le seul pays du continent africain à autoriser le mariage pour les couples du même sexe. De plus, en 2008, elle signe la Résolution sur l'Orientation Sexuelle et l'Identité de Genre au Conseil des Droits de l'Homme des Nations Unies. C'est ainsi que l'Afrique du Sud acquis son surnom de Rainbow Nation.

Voir aussi : LGBT : Comment Nelson Mandela a fait de l'Afrique du Sud une nation vraiment arc-en-ciel (Slate)

Cependant, l'Afrique du Sud est aujourd'hui connu pour être un pays avec un fort taux de criminalité... dont le viol fait partie, et particulièrement un "type" de viol qui porte le nom de viol de correction. Ce viol, perpétré dans d'autres pays voisins comme l'Ouganda ou le Zimbabwe, est un viol dont les femmes lesbiennes sont les cibles. Comme le prétend son nom, le viol correctif a pour objectif de "guérir" les femmes lesbiennes de leur homosexualité. Ces viols peuvent être commis par n'importe qui. Un ami par exemple. C'est ce que illustre le témoignage de Nomawabo recueillit par Action Aid :

"À l'école, j'ai été trahi par un ami. Il m'a emmené chez lui […] on s'est battu jusqu'à ce qu'il me frappe tellement fort que je me suis effondrée, ensuite il me viola […] il a dit que je devais arrêter d'être lesbienne."

Image associée
Affiche représentant un homme violant une femme, marché de Monrovia au Liberia (2009)
Le phallus : cet appareil curieux, masculin, se dressant de tout son être lorsque celui-ci se retrouve remplit d'une abondance sanguine de désir/plaisir...

Dans le cas spécifique du viol correctif, la phallocratie a décrété que les capacités de transmission de désir de cet appareil étaient assez puissantes pour délivrer les lesbiennes de ce malfaisant "esprit de lesbianisme". Comment ose-t-elle procurer et recevoir du plaisir par le simple appareil génital féminin ? Le vrai sexe c'est celui qui implique l'appareil génital masculin, et ils comptent bien le leur faire comprendre. Pire encore, pour ces criminels c'est un service rendu : on leur apprend à aimer le sexe hétérosexuel, le "vrai" sexe. Et pourtant, le viol quel qu'il soit est condamnable par la justice sud-africaine comme nous l'apprend l'Act 32 de l'Amendement de 2007 sur les Crimes Sexuels, dans la première partie du Chapitre 2 sur les infractions sexuelles :

N'importe quelle personne qui, illégalement et intentionnellement, commet un acte de pénétration sexuelle avec un plaignant sans son consentement est coupable du délit de viol.

 Mai cela se saurait si la loi suffisait à canaliser les prédateurs sexuels...

L’agressivité du viol correctif ne se trouve pas que dans son caractère criminel et homophobe, il se trouve aussi dans sa justification, dans les motivations de l'agresseur. Il s'agit à la fois d'une punition et d'une guérison. En imposant son sexe dans celui d'une femme qui ne le désire pas (d'une part car elle n'est pas consentante, et d'autre part car elle n'est pas sexuellement attirée par ce type d'appareil génital), l'agresseur à la volonté de détruire une part de sa victime : son homosexualité. Le phallus n'est plus juste procureur de plaisir, il devient une arme.

Voir aussi : Mummy Busi (VOSTFR) - Iris Lebrun

Le viol comme processus de destruction

"La fin justifie les moyens", s'il y a bien un contexte dans lequel cette célèbre citation de Machiavel peut s'appliquer, c'est dans celui de la guerre : tout est bon pour réduire à néant le camp adversaire... même le viol. La chorégraphe Dorothée Munyaneza l'a évoqué cet été lors d'une conférence donnée par mediapart dans le cadre du Festival d'Avignon aux côtés de Yves Daccord, directeur général du Comité International de la Croix Rouge. Durant cette rencontre baptisée Le corps de la femme comme terrain de guerre, Dorothée évoque en particulier le cas du Rwanda, les crimes sexuels perpétrés durant le génocide et la perception ainsi que l'instrumentalisation du corps des femmes durant cet événement tragique.

"Au début c'était comme le pillage, c'était au même niveau d'importance."

Le viol avait la même valeur que le pillage qui consiste en la destruction d'une propriété et au vol de biens matériels impliquant une violence extrême. Pour comprendre cette considération du viol, il faut en comprendre la conception en temps de guerre. En temps de guerre, le viol se pense par et contre les hommes. Les femmes existent à travers les rôles familiaux qui les lient aux hommes (mères, sœurs, épouses, filles, etc). Si l'acte de viol est souvent un commandement venant directement des autorités militaires, c'est parce que violer une femme en temps de guerre, s'est s'approprier le bien d'un autre homme (l'ennemi). Pire encore lorsque celle-ci tombe enceinte : l'ennemi y a laissé un être vivant dont il est le géniteur. La femme se retrouve donc mère d'un enfant dont le père a détruit sa famille, et par la même occasion, sa propre vie.

Le phallus devient alors une sorte d'arme blanche. Le soldat ennemi s'accapare le corps féminin qui devient son champ de bataille. Il y tire à balle réelle en espérant que pour tout le malheur de la victime, les traumatismes qui découleront de cet acte se caractériseront à travers un être humain dont le visage ne cessera de rappeler ses propres traits. Ainsi, à chaque fois que la victime regardera son propre enfant, elle se rappellera que l'homme qui a tué sa famille et détruit sa vie possède le même regard.

Mais avant les soldats, il y avait les maîtres esclavagistes.


File:Rape of the negro girl mg 0026.jpg
Rape of the negro girl (1632), Christiaen van Couwenbergh
"En fait, le viol exprimait clairement la domination économique du propriétaire d'esclaves et l'autorité du surveillant sur les travailleuses noires."

Angela Davis dans son livre Femmes, race et classe évoque le traitement des femmes noires esclaves qui, en plus des punitions "classiques", subissaient aussi des violences sexuelles. Cela n'est un secret pour personne et les afro-descendants antillais ainsi que certains noir-américains en sont les preuves vivantes : les esclavagistes blancs ont violé leurs esclaves noires, dont une grande partie se retrouvaient avec un bâtard. Cependant, le récit de ces crimes sexuels perpétrés à l'encontre des esclaves noires sont toujours teintés d'une forme de sentimentalisme ou justifiés par un désir et un fantasme malsain du corps féminin noire, ce qui met complètement de côté l'aspect punitif et foncièrement agressif du viol.

"Le viol était une arme de domination, une arme de répression dont le but secret était d'étouffer le désir de révolte des femmes et de démoraliser leurs maris."

Le viol des esclaves noires était une correction sexuelle, un rappel à l'ordre à celles qui désobéissaient à leur maître. Ce contrôle sexuelle exercée par les maîtres n'avaient pas tant que ça un rapport direct avec le genre féminin. En effet, les femmes esclaves étaient traitées comme du bétail au même titre que les hommes esclaves. On ne les considérer pas comme plus faible ou plus douce. Elles étaient noires donc forcément robustes et résistantes, au même titre que les hommes de leur ethnie. L'aspect possessif de l'acte de viol dans ce contexte là devait rappeler le statut des noires en tant qu'elles sont des esclaves (et donc nécessairement soumises à leur maître qui avait tous les droits sur elles), et non pas seulement en tant que femme.


(Faire) Jouir ou anéantir : telles sont les possibilités limitées du phallus lorsqu'il s'agit d'entrer en contact avec une femme. Le viol n'est pas uniquement l'assouvissement d'un désir malsain ou d'une conviction douteuse d'avoir le droit de posséder le corps d'autrui. Le viol a aussi une fonction destructrice. Le phallus constitue donc une arme de destruction massive.

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