Revue lecture : "La mécanique raciste" de Pierre Tevanian

mai 27, 2017
"Le racisme est, en un mot, un système de domination." - La mécanique raciste, avant-propos.

Ce mois-ci, s'il y a bien eu un livre qui m'a énormément marqué, ce fut La mécanique raciste de Pierre Tevanian. Ce que j'ai particulièrement aimé dans ce livre, c'est qu'il parle du racisme en France. Cela semble anodin dit comme ça car le racisme n'est pas un système d'oppression ''nationalisé'' (il n'y a pas de racisme typiquement ''français'' à proprement parlé, le racisme c'est du racisme, point), mais rare sont les personnes qui abordent la façon dont elle s'exprime en France avec des exemples typiquement français. Parce que les plus grands exemples de luttes antiracistes sont afro-américains, on oublie souvent que le pays des droits de l'Homme n'est pas en position de pouvoir pointer du doigt qui que ce soit. Cependant, ce livre m'a aussi appris à aborder la question du racisme et de la lutte antiraciste d'une tout autre manière.


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On ne peut pas lutter en faveur de l'égalité en niant/ignorant les différences


"[…] l'affirmation de sa différence et le combat pour l'égalité ne font qu'un."


As-tu déjà entendu ces slogans faussement fraternels du type "Que tu sois blanc, noir, vert au jaune n'a pas d'importance, nous sommes tous humains" ou encore "Blanc sans ''n'' ça fait blac(k), comme quoi sans haine on est tous pareils" ? À vrai dire, c'est une question rhétorique : je sais que tu as déjà entendu au moins une de ces deux phrases, voire pire, parce que les pseudos militants antiracistes et égalitaristes raffolent de ce genre de discours colorblind qui rend uniforme la totalité de la race humaine. Le problème n'est pas de considérer ton prochain comme ton égal malgré vos superficielles différences, le problème est qu'ignorer ces différences c'est ignorer les discriminations auxquelles les minorités sont confrontées à cause de ces différences. Ne pas voir les différentes couleurs de peau, c'est ne pas voir le racisme. Tu ne peux pas te prétendre antiraciste quand tu ignores la source même de cette oppression qui découle de la haine que l'on ressent à l'égard d'une personne pour sa couleur de peau et son ethnicité (qu'évidemment, tu t'appliques à ignorer). D'ailleurs, Tevanian explique que lorsque l'on peut affirmer sa différence sans être persécuté à cause de celle-ci ou sans que l'on tente de nous conformer à la culture ou à l'opinion dominante, c'est à ce moment précis que l'on peut parler d'égalité. Les différences existent, on ne peut pas les ignorer, mais on ne peut pas non plus s'y réduire : il faut faire avec, les accepter, car ce sont des banalités. La peau noire des subsahariens, les yeux bridés des asiatiques de l'Est, les cheveux frisés des personnes arabes et maghrébines ou la peau blanche des européens sont des différences qui existent, et aussi superficielles soient elles, on ne peut les ignorer, comme on ne peut réduire chaque être humain à ces attributs physiques. Un antiraciste ne nie pas les différences, il les reconnaît et les acceptent. Un antiraciste qui ferme les yeux sur ces différences et privilégie un discours uniformisant l'ensemble de la race humaine, participe inconsciemment à ce système d'oppression.

Voir aussi : Pourquoi les anti-racistes voulaient que le terme "race" reste dans la Constitution (Les Inrocks)

Le racisme ce n'est pas la peur de l'inconnue ou de l'ignorance


"Quiconque réfléchit à des situations concrètes […] est contraint d'admettre que l'inconnu suscite en réalité une gamme d'affects très diversifié, qui va de l'appréhension à la curiosité en passant par l'amusement, la sympathie, la fascination, l'admiration ou l'enthousiasme. La peur radical, agressive, et exclusive de tout autre affect s'appuie au contraire sur la certitude d'avoir affaire à un objet menaçant […]. La phobie raciste est en d'autres termes la peur de ce qui est déjà connu – et identifié à ce titre comme menaçant."

Si il y a bien quelque chose qui m’énervait déjà avant même la lecture de ce livre dans la perception que les gens ont du raciste, c'est qu'il y a une fâcheuse tendance à l'infantiliser. Un raciste est raciste parce qu'il est ignorant. Il ignore qui est véritablement son semblable, et comme il ne le connaît pas, ça provoque une peur, du rejet, et par conséquent du racisme. En bref, le racisme c'est la peur de l'inconnu. Cette perception du racisme est tout simplement simpliste et érronée. Je trouve même qu'elle justifie le racisme, qu'elle le dédramatise, et pire encore : qu'elle responsabilise les victimes du racisme. Si le raciste a peur de nous, ce serait plutôt à nous d'aller vers lui pour qu'il apprenne à nous connaître et donc à comprendre que nos différences ne sont pas un danger pour lui. Ce type de discours est complètement factice car, s'il y a bien quelque chose que le raciste "connaît", c'est les gens qu'il déteste. En effet, la France a une longue (et sanglante) histoire commune avec l'Afrique. Elle côtoie donc ces habitants depuis de nombreuses années ; pourtant, cela n'empêche pas le raciste de haïr ou de mépriser l'africain (maghrébin ou subsaharien). Pourquoi ? Parce qu'il a décidé de l'identifier comme un objet menaçant. Le discours raciste est une preuve même que le raciste hait parce qu'il connaît : "les arabes/noirs/chinois/etc sont tous comme ça, je les connais". C'est cliché, réducteur et souvent faux et injustifié, mais c'est loin d'être le discours de quelqu'un qui parle de ce qu'il ne connaît pas, ou de ce qu'il n'a jamais côtoyé.

Les différents modes d'expressions du racisme


"Quand ils s'approchent de moi, les gens ne voient que mon environnement, eux-mêmes ou les fantasmes de leur imagination – en fait ils voient tout et n'importe quoi, sauf moi." - Ralph Ellison, Homme invisible pour qui chantes-tu ?

À cause des différentes formes d'expressions du racisme, certains peuvent avoir du mal à cerner le racisme dans certaines paroles ou certains actes. Pire encore, certains peuvent en venir à hiérarchiser le racisme. En bref, le racisme semble difficile à repérer. Dans son livre, Tevanian définit trois types de corps d'exceptions que le raciste attribut aux minorités, et qui vont influencer entre autre la manière dont son racisme va s'exprimer envers un groupe de personne. Ces trois corps sont le corps furieux, le corps invisible et le corps infirme que je vais définir en vous citant le livre lui-même :
  • Un corps furieux est "un corps qu'on montre du doigt et qu'on dévisage. On ne voit que lui, et de lui et ses semblables on dit qu'ils sont partout."

  • Un corps invisible est "un corps à qui on ne parle pas, et dont on ne parle pas."

  • Un corps infirme "n'est pas nécessairement un corps réellement infirme […]. C'est un corps perçu et traité comme tel."


J'ai tenté d'illustrer chaque forme de corps qu'attribuait le raciste aux minorités à travers des tweets mais je vais quand même expliciter tout ça, à commencer par le corps furieux. Tout est dans le nom : c'est un corps agressif, dangereux. Une menace. Évidemment, la peur qu'engendre ce corps furieux est injustifiée et nourrie par des clichés racistes comme on a pu voir depuis le début de la "crise" des migrants, voire même bien avant, avec la popularité de la notion de rémigration de Renaud Camus, pour qui les français issue de l'immigration (surtout les basanés) représentent une menace pour la "France blanche judéo-chrétienne" (ou plutôt pour leur France fantasmée). Ensuite, le corps invisible. Je ne vous cache pas qu'en lisant le passage sur ce corps là, j'ai instinctivement pensé aux asiatiques : ils [les racistes] les trouvent tellement gentils, respectueux et surtout invisibles qu'ils ferment les yeux sur les micro-agressions qu'ils perpétuent à travers l'humour, les remarques désobligeantes ou les clichés ou surnoms racistes qu'ils leur attribuent. Ils ferment tellement les yeux sur ces micro-agressions, que des cas comme celui de Chaolin Zhang sont considérés comme des cas isolés, comme si c'était la première fois qu'on s'en prenait injustement aux asiatiques. Enfin, le corps infirme. Le corps infirme c'est le corps qu'attribuaient les français aux noirs lors de la colonisation lorsqu'ils les considéraient comme des enfants sauvages indisciplinés mais tout de même pas bien méchant qu'il fallait simplement civiliser.

Ce qu'il faut savoir avec ses corps d'exceptions, c'est qu'ils peuvent se "métamorphoser" : un corps infirme peut devenir un corps furieux, un corps furieux peut devenir un corps invisible, etc. Ce fut le cas lors des émeutes qu'avait provoquer la mort de Shaoyo Liu : alors qu'on attribuait un corps invisible aux asiatiques, ils étaient devenus des corps furieux.

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