Appropriation culturelle, appréciation culturelle et racisme.

avril 26, 2017
Le 13 mars dernier, Carolina de la chaîne La Carologie sortait une nouvelle vidéo dans laquelle elle aborde la question de l'appropriation culturelle. J'ai trouvé cela à la fois intrigant et intéressant d'avoir son point de vue sur le sujet sachant qu'elle porte une dread et qu'elle possède un tatouage sur toute sa colonne vertébrale correspondant aux 7 chakras du corps humain, deux éléments qui n'appartiennent pas à sa culture d'origine (Carolina est suisse d'origine colombienne et espagnole, si je ne me trompe pas). Pour ma part, je connaissais déjà ce terme et ce qu'il désignait, mais pour quelqu'un qui n'en aurait jamais entendu parlé j'ai trouvé que sa vidéo était une introduction intéressante au sujet. Malheureusement, certains points manquaient d'être approfondi, ce qui ouvrit un débat immense dans les commentaires. Je ne fais pas cet article pour ré-expliquer de quoi il s'agit, mais plutôt pour revenir sur un point qui m'a particulièrement interpellé et qui était la principale source d'incompréhension et de désaccord : la distinction entre appropriation et appréciation.

Comment distinguer l'appropriation culturelle de l'appréciation culturelle ?



Pour commencer, voici une définition de l'appropriation culturelle (si tu n'as pas vu la vidéo de Carolina, ou si tu en as jamais entendu parler, tu peux remercier wiki!).

L'appropriation culturelle est un concept universitaire originaire des États-Unis selon lequel l'adoption ou l'utilisation d'éléments d'une culture par les membres d'une culture dominante serait irrespectueuse et constituerait une forme d'oppression et de spoliation. La culture minoritaire se trouverait ainsi dépouillée de son identité, ou réduite à une simple caricature raciste.

L'appropriation implique donc plusieurs choses importantes à prendre en compte. La première est l'exercice d'une domination. Cette domination se reflète par la catégorie socioculturelle à laquelle l'individu qui s'approprie un élément culturel appartient. En d'autres termes, la culture de l'individu doit constituer la norme référentiel de la société dans laquelle il se trouve. Cela veut dire que toute chose que l'individu s'appropriera aura une nouvelle valeur aux yeux de la société dans laquelle il se trouve du fait de sa catégorie socioculturelle, étant celle qui domine cette dite société à laquelle il appartient et influence donc la perception que les individus ont des choses. La notion de valeur est la seconde chose qu'il est nécessaire de comprendre pour saisir la problématique de l'appropriation culturelle. En effet, les valeurs accordées à un élément culturel changent presque quasiment radicalement lorsqu'il est approprié par la culture dominante. Lorsque je parle de valeur, je parle autant de la symbolique et de la signification d'origine de ce dit élément (on peut parler ici d'une forme de déracinement de l'objet culturel, au sens où on l'arrache de ses valeurs d'origine), que de la valorisation ou de la dévalorisation de ce dit élément (c'est-à-dire, de la perception que l'on aura de cet élément culturel).

Certains pensent que la polémique autour de l'appropriation culturelle n'a pas lieu d'être et que ça renforcerait une forme de communautarisme, chacun étant enfermé dans sa propre culture qu'il refuse de partager. L'appropriation culturelle, comme expliquée précédemment, est la vulgarisation d'un élément culturel d'un groupe minoritaire par un groupe dominant. C'est s'approprier cet objet en le dépouillant de son essence, sa symbolique d'origine, au point qu'il arrive même que cet élément culturel soit considéré comme une nouveauté lorsque le groupe dominant se l'approprie, alors que le groupe minoritaire a pu être victime de discrimination ou  de moquerie à cause de cela.

Un exemple d'appropriation culturelle est le port du bindi par des personnes n'appartenant pas à la religion/culture hindou.

Le tilak (appelé aussi tika, bindi ou pottu) est une marque portée sur le front par la plupart des hindous. Quand il n'est pas tout simplement une marque censée porter bonheur, apposée au cours d'une cérémonie religieuse ou en guise de bienvenue, le tilak indique l'appartenance à un groupe religieux pour un homme ou la situation maritale pour une femme.

Ce qui va différencier l'appréciation de l'appropriation est l'intérêt porté par une personne envers une autre culture que la sienne (intérêt que l'on ne porte PAS lorsqu'on cherche simplement à s'approprier un élément culturel dans un but purement esthétique). Cet intérêt poussera naturellement l'individu à se renseigner sur la culture, son histoire et la symbolique des objets qui l'a compose. En bref, ce qui distingue l'appropriation de l'appréciation c'est l'ignorance.

On ne prône donc aucunement une forme de communautarisme ou de non-mixité, on ne combat pas le partage de culture lorsque l'on invoque l'appropriation culturelle. Cependant il y a une façon de diffuser une culture et de la partager. Tu ne peux pas t'approprier les éléments culturels d'une autre culture sous prétexte que c'est jolie et ne pas chercher ne serait ce que l'essence de cet objet... si il en a une ! Oui, parce que autant il y a d'objet culturel symbolique, autant il y a d'objet culturel purement esthétique. Et c'est souvent ce autour de quoi tourne l'incompréhension de la problématique que constitue la notion d'appropriation culturelle : "Mais c'est qu'une robe" ; "Mais c'est qu'une coiffure", etc. Alors déjà, souvent ces éléments qui ne paraissent qu’esthétiques ne le sont pas, les dreadlocks en sont une preuve parce que non les dreadlocks ne sont pas qu'une coiffure contrairement à ce qu'on pense, de même pour les tatouages au henné qui, dans les cultures orientales, ont une symbolique particulière (même si aujourd'hui ce n'est plus totalement le cas). Même le kimono est un vêtement symbolique (rien à voir avec ce qu'on peut te vendre sur ASOS ou autres sites de vêtement d'ailleurs) ! Ensuite, même lorsque l'objet n'est qu'esthétique, il faut tout de même prendre conscience du privilège que le groupe dominant a par rapport au groupe dominé au sens où le groupe dominé a pu être rabaissé à cause d'un élément culturel, même élément qui porté par le groupe dominant devient soudainement une tendance.

On peut donc croire jusqu'ici que l'appropriation culturelle est innocente, que c'est juste un manque d'éducation. Parfois c'est le cas. Parfois c'est ouvertement raciste. Les cas où l'appropriation culturelle peut vraiment être du racisme sont les cas où la culture des minorités est moquée ou sexualisée. On va utiliser les éléments culturels d'un groupe minoritaire pour perpétuer des clichés racistes ou construire un espèce de fantasme exotique autour de ça.

Rihanna en "kimono" dans le clip Princess of China

En résumé, l'appropriation culturelle est négative mais n'empêche pas l'appréciation culturelle et le partage de culture. Le partage de culture implique nécessairement une étude et un intérêt pour une culture qui n'est pas la nôtre, elle n'est pas superficielle et ne se contente pas de s'approprier des éléments esthétiques parce que "c'est jolie". Il y a un profond respect et une véritable appréciation d'une culture que l'on a appris à connaître, comprendre et aimer.

Voir aussi : From Cultural Exchange to Transculturation : a review and reconceptualization of Cultural Appropriation de Richard Rogers (PDF)
"Some observations on the concept of cultural colonialism", The Myth of Primitivism, livre collectif sous la direction de Susan Hiller
Borrowed Power : Essays on Cultural Appropriation de Bruce Ziff
The Ethics of Cultural Appropriation de James O. Young et Conrad G. Brunk

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